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2 février 2021, 15:39:43

TEMOIGNAGE CHRETIEN | 5 septembre 1992 | Par GUY LABERTIT

AFRIQUE LA LONGUE- MARCHE VERS LA DEMOCRATIE

Ce n'est qu'en 1989, trente ans après l'accession de la plupart des pays d'Afrique à l'indépendance, que ce continent a véritablement entrepris sa longue marche vers la démocratie. Avec de rares succès, des avancées timides souvent suivies de reculs. Presque toujours dans les tensions et les difficultés. Où en sommes-nous aujourd'hui? Guy Labertit fait le point. Serge Lafitte analyse Je rôle des Eglises dans ce processus. Guy Aurenche, président de la Fiacat (Fédération internationale de l'action des chrétiens pour l'abolition de la torture) - qui tient justement une rencontre sur ce thème à Cotonou, capitale du Bénin - donne son point de vue.

AFRIQUE LA LONGUE- MARCHE VERS LA DEMOCRATIE

J'introduirai une innovation allant au-delà des dispositions constitutionnelles en reconnaissant à l'opposition un statut qui lui conlëre toute la dignité et lui pennette de partidpcr pleinement au jeu démocratique.» Ainsi s'exprimait le 31 aoùt, dans son discours d'investiture, le nouveau président du Congo, Pascal Lissouba, récemment élu, à l'issue d'une période de transition initiée en juin 1991 après la tenue d'une Conférence nationale. 

      Dans le même temps, le général Eyadéma, chef d'Etat du Togo, s'appuyant sur une armée tribalisée par.vingt-cinq ans de pouvoir, recouvrait avec l'accord d'un Haut-Conseil de la République pris en otage, la plupart des prérogatives dont il avait été dépoμWé c.n aoùt 1991 par une Conference nationale souveraine.  

       Détente au Congo où l'ancien Président, le Général Sassou  N'Guesso, candidat défait à l'élection présidentielle, felicitait le vainqueur Lissouba (qu'il avait soutenu au second tour); drame au Togo où assassinats, attentats figent dans la peur une société pleine d'espoir; il y a un an à peine. Deux images contrastées des évolutions politiques qui marquent le continent africain depuis 1989-1990 (voir l'encadré avec la carte).

Dans cette nouvelle période de ! 'histoire du continent, ce sont les piliers des Etats de l'ordre ancien, l'armée et/ou le parti unique, qui, ébranlés, résistent. Des indépendances - quels qu'aient été les chemins empruntés pour y parvenir - jusqu'à la fin des années 80, ils étaient, à quelques remarquables exceptions prés, les instruments d'une tutelle étatique étouffant tout contre-pouvoir et régulant le plus souvent les relations avec l'ancienne puissance coloniale ou l'empire soviétique dont l'implosion a été déterminante dans les bouleversements intervenus

en Afrique australe et dans la Corne de l'Afrique.

      Aujourd'hui, l'exemple le plus tragique de cette résistance de l'ordre ancien fondé sur l'armée est le Togo. Le recrutement et la structuration de cette année obéissent à des critères ethniques (900 des 1 600 recrues de 1991 étaient des Kabyés, ethnie du général Eyadéma, deux cents des trois cents officiers sont de cette ethnie qui cumule dix-sept des vingt-six unités de corn· mandement de l'armée (dont dix pour des officiers originaires de Pya, village du prèsident), les autres relevant d'officiers du reste du nord du pays. 

     Cette année de 12 000 hommes (7 000 Kabyés, 3 000 du reste du Nord et 2 000 pour tout le Sud). attachée à ses privilèges, ainsi que la police, ont multiplié putschs. attentats et assassinats contraignant le HCR, élu par la Conference nationale, â accepter â la fin août un rétablissement significatif des pouvoirs du général Eyadéma dont fils et frère ont souvent èté mis en cause les opérations de déstabilisation.

      Le RPT, ancien parti unique, après avoir torpillé le processus électoral qui devrait être achevé à ce jour, réclame 50 % des postes ministériels. Le Quai d'Orsay s'est felicité de la prolongation de la transition jusqu'au 31 décembre sans même se montrer préoccupé de cette mesure qui est la conséquence du nonrespect dèlibéré des règles de la transition par l'armée togolaise dont le président Eyadema reste le chef suprême.

      Au Niger, le Premier ministre de transition, Amadou Chelfou, vient d'entériner. le 31 août, les agissements d'une partie de l'armée semblant régler ses comptes avec la communauté touareg

en procédant en son sein à plus d'une centaine d'arrestations dont un ministre en exercice, et en instaurant de facto la loi martiale dans le nord du pays. 

      Au Mali, la question touareg risque de fragiliser la jeune démocratie orchestrée :wec souplesse par le président Alpha Konaré, ancien dirigeant de I' Adema, investi en juin dernier. Selon un responsable touareg du Mouvement populaire de l'Azawad, une application trop restrictive du Pacte national, conclu en avril entre les autorités de Bamako et l'ensemble des mouvements touareg, pourrait précipiter une crise de confiance entre les deux parties.

     Pour leur part, les anciens partis uniques du Zaïre (MPR), de la Côte-d'Ivoire (PDCI-RDA). du Cameroun (RDPC) n'ont pas renoncé, malgré la reconnaissance du multipartisme, à leur culture d'origine. Investi en août, le nouveau Premier ministre zaïrois, Etienne Tshisêkédi, dirigeant de l'UDPS et irréductible opposant au maréchal Mobutu, aura fort à faire avec le MPR, l'armée et son prédécesseur directement nommé par Mobutu ministre d'Etat et qui n'hésite pas à agiter l'épouvantail du régionalisme pour déstabiliser le processus en cours.

      Si le président Houphouët-Boigny a dû céder aux prcssinns 1rnanc1eres et économiques de la CEE, du FMI et plus tardivement de l'Etat français en libérant Laurent Gbabbo, son ancien rival à l'élection présidentielle, (voir l'entretien ci-contre), le président camerounais Paul Biya, profitant des divisions de l'opposition, précipite les échéances électorales ( octobre 1992 au lieu d'avril 1993) dans l'espoir de se maintenir au pouvoir.


LA MULTIPLICATION DES PARTIS

La division des forces démocratiques, parfois marquées par un recrutement régionaliste, a facilité et encouragé la résistance des armées et des anciens partis uniques, à l'image du Togo, du Zaïre, du Cameroun et même du Congo. La multiplication de partis suscités par des pouvoirs établis fortement corrupteurs (Gabon et dans une moindre mesure Burkina-Faso) a dévoyé les processus démocratiques.

Le Bénin ou la Zambie, dont on souligne l'évolution politique exemplaire, ne sont pas à l'abri de vigoureuses contestations sociales vu les limites des solutions libérales à la crise économique, accentuée par des cadres étatiques trop étroits, et une rigueur de gestion non encore éprouvée. A l'initiative de forces démocratiques, la volonté politique d'intégration régionale réelle qui se confmne en Afrique australe et se dessine en Afrique de l'Ouest (à l'initiative du Sénégal et du Mali) devrait, cependant, en contribuant à sortir l'Afrique de sa marginalité économique, raffermir les chances de la démocratie.

      Face â la diversité de ces situations nouvelles, la politique de la France est restée fondée sur l'action de lobbies économiques (Bouygues, Elf, BoUoré) attachés à l'ordre ancien comme en

Côte-d'Ivoire, au Cameroun, au Gabon ou au Congo. Le lobby militaire et la OOSE, à l'initiative au Tchad et en Centrafrique, ont conduit Paris dans l'impasse et suscité parfois un sentiment anti-français. A Djibouti ou au Rwanda, l'intervention armée de la France, en soutien à des pouvoirs dictatoriaux, a parfois conduit à plus de radicalité des oppositions disposées au dialogue.

     Cet attachement au statu quo dans les faits, si l'on excepte le Bénin et le Zaïre, ont valu à Paris quelques leçons de démocratie de la part de Washington comme à l'époque des indépendances.

Comme par le passe, elles ne sont pas dénuées d'arrière-pensées économiques et stratégiques ...


                                                                                                                                                                             Guy Labertit