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17 novembre 2020, 14:45:16

2A AUTOGESTION l’alternative PSU N°191 | Lundi novembre 1987 | Par GUY LABERTIT

Tragédie à Ouagadougou

La rupture du front révolutionnaire au Burkina et la mort de Sankara mettent en cause la logique des coups d’Etat sans consultation démocratique.

Tragédie à Ouagadougou

Ouagadougou. La tragédie du jeudi 1 5 octobre est une marqué indélébile dans l'histoire du Burkina-Faso et de I'A trique. Le capitaine Sankara et douze de ses proches foudroyés !


L'image connue - chaleureuse, dynamique, assurée - d'un officier qui incarnait dans l'opinion internationale l'intransigeance révolutionnaire se voit magnifiée par ce destin tragique. Les hommages spontanés rendus sur sa tombe témoignent qu'en dépit des problèmes profonds qui secouaient le pays, son aura demeurait.


Je l'ai personnellement connu en avril 1984 et j'avais répondu à plusieurs de ses invitations, la dernière en août 1 987. Elles faisaient toujours suite à mes prises de position publiques réservées, voire très critiques, liées aux atteintes à l'exercice du droit syndical et à la militarisation du régime. Thomas Sankara était en effet très sensible à tout ce qui touchait son image extérieure ; mais sans doute n'attachait-il pas assez de prix aux réserves formulées sur place par ses propres compagnons.


Les événements d'août 1983 qui avaient propulsé à la tête de l'Etat une alliance entre des forces civiles d'obédience marxiste et quelques officiers anti-impérialistes dépassant tout juste la trentaine d’années, avaient ébranlé l’Afrique, effrayé la France officielle où la gauche unie commençait à

pratiquer la rigueur, séduit les milieux tiers mondistes et ceux qui depuis toujours crient à l 'injustice du colonialisme et de ses nombreux avatars nés en Afrique dans les années soixante. Un pays debout, un pouvoir qui se voulait l'expression d'un peuple de paysans, un pari nouveau fondé sur l'alliance ambiguë des discours libérateurs et des kalashnikovs.


Au fil des ans, l'ardeur militante toujours

sollicitée fléchissait. Les responsables du Conseil national de la révolution (CNR) le reconnaissaient et le bilan des conférences nationales des Comités de défense de la révolution (COR), tout en soulignant l'ampleur des-tâches accomplies, était souvent sévère; l’ esprit de sacrifice si souvent requis suffirait-il à repousser !'obsédante menace des missions du FMI?


Une année mouvementée

Dans-son discours du 4 août 1 987, Thomas Sankara lançait « L 'année- politique qui s'achève à ce quatrième anniversaire a été une année mouvementée. Sans revenir sur les détails des contradictions qui sont apparues, ni sur la qualité des solutions pour les résoudre, il convient de retenir la leçon principale de cette expérience : la révolution démocratique et populaire a besoin d'un peuple de convaincus et non d'un peuple de vaincus.» Cet appel implicite à la mobilisation, cette allusion au débat sur les structures organisationnelles qui depuis plus d'un an divisait les forces politiques du régime, étaient autant d’aveux des difficultés que rencontrait le président du Conseil national de la révolution.


Depuis 1983, les bases politiques organisées du régime s'étaient réduites avec la rupture et l'exclusion du gouvernement du Parti africain pour l'indépendance (PAJ) en août 1984, et la récente mise sur la touche de l’union des luttes communistes (ULC) en février 1987 (1 ) • Les relations avec les organisations syndicales proches du PAI et du PCAV (Parti communiste révolutionnaire voltaÏque, pro-albanais) qui connaissaient depuis 1985 des hauts et des bas, s' étaient franchement dégradées depuis le 1er mai 1987. Des arrestations, la mise en place d'une nouvelle direction de la Confédération syndicale burkinabé avaient alourdi le climat. Les nombreuses suspensions, les dégagements dans la fonction publique avaient souvent injustement meurti.

      Certains témoins extérieurs sympathisants ont coutume de reprendre l'argument officiel selon lequel les fonctionnaires sont des privilégiés au regard de la paysannerie et les syndicalistes des petits bourgeois avides. Pourtant, lors de notre dernière rencontre, le 20 août, Thomas Sankara soulignait qu'il fallait décrisper en revoyant tous les problèmes de dégagements qu’avaient. suscité tant d'amertume et fait naître une relation indifférence, parfois de l'hostilité, à l'égard du régime. Ces sentiments dépassaient largement les couches urbaines direc tement frappées car ces mesures touchaient aussi les familles restées au village et vers qui est redistribuée une partie des salaires des agents de la fonction publique.


Une logique implacable

      L'lsolement du capitaine Sankara était apparu lors de la dernière dissolution du gouvernement. Ce rite annuel du mois d'août. était suvi d'une période de quelques semaines pendant laquelle les quatre  offi­ciers, Sankara, Compaoré, Lingani et Zongo, nommés coordonnateurs du Faso prenaient d'importantes décisions et exerçaient le pouvoir jusqu'à la formation du gouvernement suivant. Cette année, les trois compagnons d'armes du capitaine Sankara avaient refusé de jouer ce rôle, marquant ainsi leur désapprobation sur la façon trop personnelle à leurs yeux dont étaient conduites les affaires de l'Etat. Je me rappelle aujourd'hui la phrase assez définitive que m'avait glissée en août un membre influent du CNR : « Nous avons fait le 4 août pour une cause, pas pour un homme. »


      Tous ceux qui ont approché le capitaine Sankara, quelle que soit leur opinion sur son action, sont aujour d’hui bouleversés par sa mort brutale. Le nouveau président, le capitaine Blaise Compaoré, l'alter ego du président assassiné, a assumé dans ses premières déclarations la responsabilité de coup d'Etat sanglant. Il doit mesurer aujourd'hui l'immense et l'insupportable difficulté qu'il ade convaincre opinion nationale et internationale de ses intenions réelles. Mais c'est en fait la logique politique inéluctable du coup d'Etat liée à l'absence de consultatîons démocratiques qui est si douloureusement remise en cause aujourd'hui par la tragédie de Ouagadougou.

      Il est de bon ton au sein de a gauche et de l'extrême gauche français e, et de la droite aussi, bien sûr, de juger que cette revendication de la démocratie est une vision occidentale non applicable au continent africain. Les peuples réduits à I'obscuran­ tisme, tous ceux qui ont été condamnés au silence définitif ou à l'exil leur feront-ils entendre raison ?



                                                                                                                                                                           Guy LABERTIT

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1. Il s'agit d'une scission de l'ULCR, organisation disposant de plusieurs ministères et de hauts postes de responsabilité.