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4 février 2021, 00:21:30

TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN | 8 AOUT 1992 | Par GUY LABERTIT

RWANDA: LA FRANCE AU PAYS DES MILLE COLLINES

Très menacé par le Front patriotique rwandais, le président Habyarimana n'a dû son maintien au pouvoir qu'à l'aide militaire de la France. Un soutien pour le moins ambigu.

RWANDA:  LA FRANCE AU PAYS DES MILLE COLLINES

      C'est le 10 août que devraient s'ouvrir à Arusha, en Tanzanie, des négociations sur un plan de paix global entre le gouvernement rwandais et son opposition armée regroupée au sein du Front patriotique rwandais ( FPR). En lançant le 1 octobre 1990. depuis l'Ouganda, un offensive armée dans le nord du Rwanda. le FPR mit en péril le régime à parti unique du général Juvénal Habyarimana. installé à Kigali depuis près de vingt ans ( 5 juillet 1973) à l'issue d'un coup d'Etat militaire.


      En octobre 1990 l'intervention conjuguée de la France, de la Belgique - ancienne puissance coloniale et du Zaïre voisin sauva le pouvoir en place. Mais si Bruxelles et Kinshasa se sont retirés dans les semaines qui ont suivi. Paris maintient encore aujourd'hui deux compagnies, soit environ 300 hommes, plusieurs dizaines d'instructeurs, et intervient. de fait, directement dans celle guerre civile oubliée qui meurtrit « le pays des mille collines  tout en jouant le rôle de « facilitateur » dans

les négociations entre les parties en conflit...


      Cette duplicité semble de règle depuis octobre 1990. Tandis que des représentants du gouvernement rwandais et du FPR se rencontraient dans la capitale française du 6 au 8 juin dernier, la rrance, sollicitèe dans ces entretiens pour « paJticiper aux négociations en qualité d'observateur  et continuer â soutenir tout le processus de pair » a envoyé une deuxième compagnie sur le terrain où l'armée Rwandais ,démoralisée, déchirée, et l'aveu même du président Habyarimana, coupable de pillages, ne tient que gràce à cet appui.


UNE NOTE SURPRENANTE


Aux dêclarations officielles fünnulées par le Quai d'Orsay le 19 juin ( K La France a deux compagnies sur place dont la mission exclusive est d'assurer la protection de nos resscrtissants et des communautés étrangéres» ), on peut rapprocher la note confidentielle du ministère des Affaires étrangêres rwandais, adressée le 3 lèvrier 1992 à l'Arnbassade de France à Kigali.


            Que disait cette note ? «  ... à compter du l" janvier 1992, le Ueutenant-colond Chollet, chef de détachement d'assiswice militaire et d'instruction. exercera simultanément les fonctions de conseiller du Président de la République, chef suprême des Forces années rwandaises, et les fonctions de conseiller du chef d'état-major de l'armée rwandaise. Aupoes du chef de l'Etat, Monsieur Chollet sera particuliérement chargé de conseiller le chef suprême des Forces années sur l'organisation de la défense et Je fonctionnement de Jïnstitution militaire. Auprês du chef d'état-major. Monsieur Chollet aura pour mission de conseiller le chef dëtat-major del'armée rwandaise sur l'organisation de l'armée rwandaise, l'instruction et l'entrainement des unités et l'emploi des fooecs. A ce double titre, le Lieutenant-colonel Chollet est habilité à se déplacer, en liaison avec l'état-major de l'armée rwandaise. dans les dilfërents secteurs opérationnels et à travailler en étroite collaboration avec les responsables locaux.»


      Après avoir signalé qu' « il rendra compte à ses deux autorités de tutelle », la note précisait que «le ministére des Affaires étrangéoes rwandais aimerait savoir si ces dispositions rencontrent l'agrément du goumnement Français ».


      Même si quelques semaines après la rêception de cette note Je lieutenant-colonel Maurin a remplacé son collègue Chollet, les renforts dépêchés par Paris en juin, la présence de soldats français sur les lieux des combats à Byumba, le contrôle par les militaires français de la sécurité présidentielle. de l'aéroport et des points stratégiques de la capitale Kigali, celui des axes routiers et

enfin le commerce d'armes florissant vers le Rwanda ( et ailleurs ?) démentent les explications du Quai d'Orsay ou du moins révèlent leurs linùtes.


      En octobre 1990. l'intervention nùlitaire de la France se fondait sur des « motifs humanitaires »: protection et évacuation des 600 ressortissants français. Pareille mission, on l'a vu au Zaïre, ne demandait plus que quelques semaines. Les Belges se sont du reste retirés dès novembre.


      En juillet 1991. l'ambassadeur de France justifiait le maintien des soldats français par « notre souci de maintenir la paix et la stabilité dans la région ». Pourtant, malgré cette présence, trois massacres de populations civiles ont été perpétrés par des tenants du régime Habyarimana.


      Dans son rapport de mission, la délégation de l'Assemblée paritaire CEE-ACP signale les massacres des Bahymas (850 morts en octobre 1990) et des Bagogwés (1300 morts entre janvier et mars 1991). En mars 1992. c'est au sud-est de la capitale Kigali, dans la région de Bugesera. considérée comme un fief de l'opposition qu' ont  eu lieu de nouveaux massacres frusant plusieurs centaines de victimes (au moins 300 morts entre le 5 et 9 mars) apres une vialente campagne médiatique à caractère ethnique de la radio Rwandaise. 


      C'est aussi en présence des militaires français que  d'octobre 1990 à avril 1991 se sont multipliés arrestations (8 047 officiellement reconnues), mauvais traitements. tortures, procès politiques devant la Cour de sûreté de l'Etat. Selon plusieurs témoignages, bien sûr démentis par les autorités, des officieB de l'armée française auraient participê à des interrogatoires de prisonniers du FPR.


      Un engagement aussi dêcisir de la France dans la politique intérieure du Rwanda, son soutien au régime du président Habyarimana quelques mois aprés le discours de la Baule, sont pour le moins ambigus même si l'on considère les récentes évolutions intervenues dans ce pays.


      A la tête de l'Etat rwandais depuis 1973, le général Habyarimana s'était fait réélire en décembre 1988 avec  99,98 % des voix. Son régime corrompu et les policier, fondé sur le parti unique (MRND). le Mouvement républicain national pour le développement auquel appartenait tout Rwandais dés sa naissance, était discrédité aux yeux des bailleurs de fonds. La non résolution du problème des réfugiés ( des centaines de milliers en Ouganda mais aussi au Zaïre et au Burundi), et la loi des

quotas excluant les Tutsi de l'école et de l'emploi au-delà du taux officiel de 9 % rendaient explosive une situation politique souvent réduite de façon simpliste à un afliontement ethnique entre la majorité hutu ( 8S % ) et la minorité tutsi ( 15 % ).


     Kinyarwanda, une même culture et ont occupé un espace géographique commun. La colonisation s'est établie en renforçant l'élite sociale tutsi qui se fondait déjà sur un système monarchique. Vers la fin des annees 50, les clivages sociaux ont nourri un discours politique à forte connotation  « raciale » faisant du Rwanda « le pays des Bahutu » ( voir encadré). Il a servi de base à ta « révolution

socio-ethnique » (selon l'expression de Jean-Pierre Chrétien) des années 1959/61 portant au pouvoir la Parmehuhl (Parti du mouvement de l'émancipation hutu).


      Les Tutsi, persêcutés, ont étè contraints à l'exil par vagues massives et successives en 19S9, 61, 64 et 73. Tandis qu'il refusait le retour des réfugiés au Rwanda, le régime Habyarimana a imposé sur les cartes d'identité la réference à l'appartenance « ethnique » permettant l'application du quota de 9 % pour les Tutsi.


      Si le FPR est aujourd'hui essentiellement animé par des réfugiés de ta deuxième génération. ses revendications n'ont pas de caractère ethnique; l'olfensive armee d'octobre 1990 visait à renverser un régûne hostile à toute évolution démocratique. Ce blocage de la situation politique au Rwanda, créé par l'actuel président, est un facteur d'instabilité dans la région des Grands Lacs. Il accroit la tension vers la frontière burundaise et le problème des centaines de milliers de réfugiés Rwanda ajoute aux difficultés de l'Ouganda de Musevem, presenté à tort comme un agresseur du Rwanda alors qu'il supporte les retombées des discriminations « ettuûques » de ce pays.


      Depuis 1990, la pression militaire du FPR et celle des bailleurs de fonds, le développement de mouvements de grèves ont contraint le président Habyarimana à faire des concessions : libération de millier de prisonnier politiques en avril 1991, adoption en juin 1991 par le Conseil national pour le développement (CND) - parlement de l'ancien parti unique - d'une constitution établissant le

multipartisme tandis que le droit des réfugiés à leur nationalité rwandaise a été reconnu de façon encore équivoque.


      Le 2 avril 1992 le président rwandais a nommé  Premier ministre, un opposant, Dismas Nsengiyaremye.  Son gouvernement de dix-neuf ministres comprend neuf  membres du MRDN, ancien parti unique, un du PDC. Trois du Mouvement démocratique républicain (MDR), trois du Parti libéral (PL), trois du Parti social-démocratique républicain (MDR). trois du Parti libéral (PL), trois du Parti social-démocrate (PSD), ces trois dernières formations constituant les Forces démocratiques ;. pour le changement. Ces dernières ont rencontré dès fin mai à Bruxelles le FPR, en prélude â la rencontre de i ans, en Jwn, entre e gouvernement rwandais et le FPR.


      La question de l'unité nationale et du processus de démocratisation seront à l'ordre du jour des négociations d'août ainsi que, à la demande du FPR, la fusion des  deux armées en conflit, le gouvernement de transition à base élargie et les garanties politiques.


      Toutefois dans une récente interview ( 1 ), le président Habyarimana s'est montré évasif quant à son attitude par rapport au contenu des négociations et à sa propre  intervention dans un tel processus. Conscient que le : pouvoir lui échappe peu â peu, il a fait part au président  Mitterrand, qui le recevait à l'Elysée le 17 juillet dernier, de son inquiétude devant la situation militaire dans son  pays. La trêve annoncée pour le 19 juillet n'a, en effet, pas été respectée (le cessez-le-feu sous contrôle d'observateurs devait entrer en vigueur le 31 juillet).


Mais sur le tenain comme dans le domaine diplomatique, le président rwandais a déjà fait montre d'une étonnante facilité dans le maniement du double langage. Les autorités françaises, qui ne sont pas en reste en cette matière, peuvent-elles encore longtemps l'ignorer? ...



Guy LABERTIT


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( 1) Interview accordée à Monique Mas de Radio France inier-nationale lors de sa visite officielle en France à la mi-juillet.