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8 février 2021, 14:08:54

TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN | DU 12 AU 18 MARS 1990 | Par GUY LABERTIT

LA RUINE APRÈS TRENTE ANNÉES DE PILLAGES

1989 a été l'année des révolutions en Europe de l'Est. 1990 sera peut-être celle des changements en Afrique. Au Benin, déjà, Je régime de parti unique a été abandonne. Au Gabon, Omar Bongo semble en sursis. La Côte d'Ivoire, longtemps présentée comme un «modèle» n'apparaît plus que pour ce qu'elle est:
un pays ruiné par trente années d'un pouvoir absolu et corrompu. En Afrique aussi, la démocratie et Je multipartisme sont une nécessité.

LA RUINE APRÈS TRENTE ANNÉES DE PILLAGES

      Elle est là, brisée ce 2 mars 1990, la vitrine du libéralisme en Côte d'Ivoire : de très jeunes manifestants, des fonctionnaires conspuent, de Cocody à Adjamé, Houphoüet-Boigny, le « sage » rebaptisé « voleur » ou «corrompu »qui, à 85 ans officiels, gouverne sans partage le pays depuis plus de trente ans (voir «TC» n° 2351 du 31/7 au 5/8/1989). Image d'une révolte populaire qui peut à tout instant déraper tant les inégalités sont criantes dans cette capitale tentaculaire cernant la lagune. Les commerces libanais de Treichville, les boutiques à l'européenne du Plateau, les luxueuses villas des dignitaires du régime parsemant Cocody ou La Riviera sont autant de cibles provocantes pour la multitude des exclus qui s'entassent dans les cahutes de planches des bidonvilles de Zimbabwé à Vridi canal, de Koumassi à Yopougon.


      Je suis né dans l'or


      Un pays en l"!iUit.e où !'on estime la fortune personnelle du président à queloue 1 000 milliards FCFA (20 milliards FF) quand le FMI demande une réduction annuelle des dépenses de l'Etat de

130 milliards FCF A, ce qui se traduirait par une réduction de 15 à 40 % des salaires des fonctionnaires.


      Un chef d'Etat qui affirmait, le 26 avril 1983, dans un des longs monologues qu' il affectionne : «Les gens s'étonnent que j'aime l'or. C'est parce que je suis né dedans ( .. .) Moi, j'ai des biens à l'étranger. Quel est l'homme sérieux dans Je monde qui ne place pas une partie de ses biens en Suisse ? » Puis il énumérait ses biens en Côte d'Ivoire, gages de sa confiance dans l'avenir du

pays!


      On comprend mieux les atermoiements du pape Jean-Paul II pour consacrer la basilique Notre-Dame de la Paix, édifiée selon les dires d'Houphouët Boigny sur ses propres deniers dans son village natal de Yamoussoukro, promu capitale en 1983.


      La Côte d'Ivoire est un pays riche dont les fruits ont été accaparés par les quelques familles qui ont choisi de servir un autocrate fondant son autorité sur le système du parti unique, le PDCI-RDA.

N'en déplaise à M. Chirac jusqu'en 1959. le multipartisme était la règle en Côte d'Ivoire, comme dans bien des pays d'Afrique au sortir de la Seconde Guerre mondiale, sans que cela n'engendre les « affrontements tribaux » qu'il imagine, non sans une pointe de racisme, dans son ignorance feinte (?) d'une histoire récente.


      Depuis cette date, l'absence de tout contre-pouvoir a favorisé l'accumulation de fortunes privées aux dépens de l'Etat. De 1976 à 1985, les recettes avouées de la Caisse de stabilisation provenant de

la vente du cafe et du cacao auraient été inferieures de 830 milliards FCFA aux recettes réelles. Caisses secrètes à la Caisse nationale de prévoyance sociale, toute-puissance de la Direction centrale des grands travaux (DCGTX) liée à la Présidence et dont le patron, l'entrepreneur  français Cesareo, vient d'être limogé, comptes de la Présidence auprès du Trésor contrôlés par le FMI à partir de 1983 seulement, parc immobilier de l'Etat ( 17 500 logements de la Sogefiha et 1 100 villas et terrains constructibles des mieux situés) et parts publiques des entreprises vendues sans que cela apparaisse dans le budget de l'Etat : en trente ans, les détournements de fonds publics ont été organisés scellant le dévouement des bénéficiaires auchef de l'Etat qui savait, le cas échéant, leur rappeler la fragilité de leur situation, à l'image d'Emmanuel Dioulo, ancien maire d'Abidjan, contraint de fuir le pays en 1985. Il est aujourd'hui rentré au bercail et dans le rang ...


      Dans ce contexte, le Conseil national du PDCI qui devait annoncer, le 26 fevrier, les mesures d'austérité conformes aux recommandations du FMI et de la Banque mondiale a été ajourné quatre

fois avant d'être reporté sine die. Aux réserves de l'Upaci (patronat ivoirien) et de la centrale syndicale unique (UGTCI) s'est ajoutée la vindicte de la rue bien que, pour la première fois en trente ans, Houphouët-Boigny ait cédé à chaud aux revendications des étudiants, remerciant même Je ministre de l'Education, Balla Keita, victime de son extrême servilité.


      Aujourd'hui, la Côte d'Ivoire connaît la banqueroute. L'insolvabilité du pays, si elle a été accentuée par la chute des cours du cafe et du cacao depuis 1986 - la rémunération des producteurs a été réduite de moitié en 1989 - trouve sa source dans une politique économique marquée par l'imprévoyance et la gabegie


      Fonder l'économie du pays comme à l'époque coloniale sur le cafe, le cacao et le bois s'est révélé suicidaire. Le pillage de la forêt ivoirienne ( 3 millions d'hectares en 1987 contre 12 à l'époque de l'indépendance) compromet J'équilibre écologique du pays. La Côte d'Ivoire est devenue de façon volontariste ( 1, 4 million d'hectares en 19 8 9 de cacaoyères contre 200 000 en 1960) les premier producteur mondial de cacao en période de saturation du marché mondial. A cela s'ajoutent dépenses prestige ( aménagement de Yamoussoukro) projets industriels ruineux et mal choisis (complexe sucrier), fraude fiscale, détournements de biens publics, fuite des capitaux. Le système bancaire ivoirien est sinistré.


« Le sage de l'Afrique »


      Le gonflement de la dette intérieure de l'Etat estimée à 300 milliards FCFA ( 1 milliard de dollars) précipite la fermeture des PME (plusieurs centaines depuis 1987) aggravant le chômage : 15 % de la population urbaine d'âge actif ont un travail, 60 % appartenant au secteur informel - système D pour

survivre - selon le ministère du Travail.


      La dette extérieure se partageant à peu près également entre créanciers publics et privés est une des plus lourdes au monde par habitant: plus de 15 milliards de dollars pour 11 millions d 'habitants, ce qui est comparable au Brésil. La moitié de cette dette est rééchelonnable mais, même après rééchelonnements, le service de la dette publique par rapport aux valeurs d'exportations est passé de 41 % en 1987 à 53 % en 1988 !


      Ce bilan de faillite, la France le partage tout à fait à travers sa politique africaine et son intervention spécifique en Côte d'Ivoire depuis l'indépendance jusqu'à ces derniers mois avec l'opération « Sucres et Denrées » sur le cacao. Nos banquiers et entrepreneurs (les filiales locales de Bouygues et de Dumez prospèrent) ont goûté à cet argent facile. Les dirigeants de l'Etat français ont

tous conforté cette image d' Houphouët « sage de l'Afrique », le courtisant comme Jacques Chirac qui lui accorda en 1986 sa première visite à l'étranger de chef de gouvernement, ou l'honorant lors des célébrations du bicentenaire en juillet 1989.


      C'est une véritable crise politique qu'affronte aujourd'hui le président ivoirien. Contraint d'ajourner l'application des recommandations du FMI, il se doit de répondre d'une façon ou d'une autre à l'exigence du multipartisme formulée ces dernières semaines dans la rue.  L'argument du parti unique comme instrument nécessaire pour sortir du sous-développement a vécu, condamné

par ces trente dernières années d'histoire. L'article 7 de la Constitution ivoirienne stipule que « les partis et groupements politiques concourent à l'expression du suffrage». Mais si, depuis 1980, tous les cinq ans, élections municipales et législatives voient s'affronter divers candidats, ils se présentent tous avec l'aval du parti unique. Houphouët-Boigny, candidat unique à la présidence a recueilli 100 % les suffrages en 1985.


      En dépit de cet article 7, le Front populaire ivoirien (FPI), né en 1982, n'est pas reconnu. Les autorités par les ivoiriennes ont intimé l'ordre à son secrétaire général, le professeur Laurent Gbagbo, de le dissoudre en décembre 1988. Un de ses dirigeants, Anaky Kobena, a été condamné à vingt ans de prison en fevrier 1989 à l'issue d'un procès truqué qui dura quelques heures. En fevrier 1990, plus d'une dizaine de personnes ont été arrêtées pour avoir diffusé l'Evénement, journal du FPI.


      Depuis la fin des années 50, Houphouët-Boigny s'est imposé par la peur, imaginant des « complots » pour écarter tout opposant, recourant même à un terrible massacre dans la région de

Gagnoa en octobre 1970 : des villages brûlés ou rasés et 4 000 morts. Comme toujours, dans sa conférence de presse du 5 mars le président ivoirien, dénonçant les multinationales, a vu la main de

l'étranger dans cette opposition à son pouvoir.


      Outre qu'elle va accentuer la pression du FMI et de la Banque mondiale, la décision de reporter les mesures d'austérité pour désamorcer la contestation politique est une réponse dilatoire dont  les effets sont incertains. En effet, les manifestations du 2 mar.; ne sont-elles pas les prémices d'une exigence de changement se cristallisant autour du départ du chef de l'Etat? Dans une telle hypothèse, le calendrier fixé pour 1990 - congrès du PDCI en octobre, élections en novembre et décembre - est une vue de l'esprit.


      L'actuel président de l'Assemblée nationale, Konan Bèdiè, que l'on présente souvent au vu de la Constitution et de ses bonnes relations avec les milieux financiers internationaux comme le mieux placé pour succéder à Houphouët-Boigny ne semble pas opposé à une ouverture démocratique réelle nécessaire à sa propre crédibilité intérieure.



La cellule africaine


      Il apparaît hasardement de spéculer sur les chances de tel ou tel autre baron du parti unique, Philippe Yacé, Mathieu Ekra ou Jean Konan Banny, comme dirigeants de transition.


      Le risque majeur est celui d 'un dérapage incontrôlé des manifestations de me qui pourrait conduire à une répression et à une reprise en main de la situation par les militaires pour leur propre compte et/ou celui du PDCI. Le 5 mars, Houphouët a rappelé qu'il préfererait l'injustice au désordre. De fait, l'armée ivoirienne semble une force trop symbolique et divisée pour contrôler de façon durable l'Etat ivoirien. La base française de Port Bouet apparait comme une force réelle de dissuation qui pourrait observer, accompagner ou contrarier une éventuelle tentative militaire

en vertu des accords de défense liant la France et la Côte d'Ivoire.


      Soucieux d'éviter toute aventure de ce type et favorable à « une transition pacifique vers la démocratie», le FPI, par la voix de Laurent Gbagbo, a proposé au président Houphouët-Boigny de se situer au-dessus de son parti et de prendre l'initiative d'une table ronde pour résoudre les problèmes du pays.


        Cela irait bien sûr dans Je sens d'une « rénovation politique » en Afrique que le Premier ministre français Michel Rocard appelait de ses voeux, même si le ministre de l'Intèrieur, Pierre Joxe, en

expulsant récemment un opposant gabonais, n'a pas choisi ce chemin. Les discours appelant à une ouverture démocratique, qu'ils viennent de Matignon ou du ministère de la Coopération, sont-ils annonciateurs d'une remise en cause des pratiques classiques de la cellule africaine de l'Elysée, dirigée par Jean-Christophe Mitterrand, et de nos chancelleries en Afrique, ou bien ces divergences reflètent-elles le désarroi de l'Etat français qui, sous la V ème République, a toujours fondé son action en Afrique sur Je soutien à des régimes autocratiques aujourd'hui à bout de souffle et dont on peut douter qu'ils soient capables de se réformer eux mêmes?


      Guy LABERTIT