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4 février 2021, 11:36:01

TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN | 8 SEPTEMBRE 1990 | Par GUY LABERTIT

CÔTE-D'IVOIRE : EN ATTENDANT LA DÉMOCRATIE...

UN REPORTAGE DE GUY LABERTIT
Les Ivoiriens sont de plus en plus nombreux à souhaiter « aider le président Houphouët-Boigny à partir à la retraite ».

CÔTE-D'IVOIRE : EN ATTENDANT LA DÉMOCRATIE...

      Aux confins du Libéria, dans ce département de Guiglo où ont afflué des milliers de réfugiés libériens fuyant la guerre civile, Blolequin, sous-préfecture du Sud-Ouest de la Côte-d'Ivoire à quelques six cents kilomètres d'Abidjan ... Ce lundi 20 août, face à un millier de personnes de tous âges, serrés en plein midi devant l'école primaire, Laurent Gbagbo; dirigeant du Front populaire ivoirien (FPI) et probable candidat à la prochaine élection présidentielle, suscite l'enthousiasme en concluant son intervention : « li faut que nous les aidions â partir à la retraite. » La plupart des présents lèvent index et majeur, traçant le «V » de la victoire, petit geste par lequel s'identifient désormais dans tout le pays les partisans du FPI.


L'audace

libérée


      Laurent Gbagbo est venu soutenir un jeune député, Bonaventure Doh, élu en 1985; quand tous les candidats avaient le label du parti unique, PDCI-RDA, aux affaires depuis plus de trente ans. L'audace libérée par la proclamation officielle du .mullipartisme eo mai dernier, Bonaventure Doh  appelle ,désormais ses concitoyens à voter FPI aux élections présidentielles, législatives et municipales qui marqueront la fin 90.


     « FPI » est un sigle très porteur à Yopougon, Treichville ou Abobo, quartiers populaires d'Abidjan où il a rassemblé des dizaines de milliers de personnes lors de récents meetings, jusqu'aux

sous-préfectures et villages enfoncés dans la zone forestière comme Blolequin. 


      Le maire de cette commune est le vieux colonel Oulai. Analphabéte, il s'illustra, il y a vingt ans au camp militaire d'Akouèdo en malmenant les étudiants contestataires qui y étaient envoyés et qu'il interrogeait de façon fleurie: « Ton s'appelle» (ton nom), · « ton degré et ton race».


      Inscrite dans un programme de vingt tournées d'une quinzaine de jours chacune à l'intérieur du pays, la venue d'une délégation officielle du FPI sur  ses  terres au début du mois d'août a vivement affecté le colonel. Depuis, il est malade et ne quitte plus sa villa où se trouve le seul poste téléphonique de la localité. Le goudron s'effacè quelques dizaines de mètres après son domicile

laissant à une piste ocre malaisée le soin de ronger la -forêt jusqu'aux prochains villages.


     Le colonel Oulai est à l'image du très conservateur mouvement des originaires de Blolequin (MOB), fondé avant 1980, qui s'est vù contesté par de jeunes cadres regroupés dans l'association Solidarité, proche du député Bonaventure Doh.


     Aujourd'hui, tout cela se résume en un duel PDCI/FPI qui prend des tours inattendus : eau coupée dans la commune à l'arrivée des responsables nationaux du FPI, installés de manière spartiate, dans le seul hôtel du lieu douze chambres dont quatre ventilées  baptisé  «Hôtel Oulodjé », ce qui signifie «La bonne parole»!... Ge duel agite même les couples, à l'image de celui du secrétaire général local du PDCI de Blolequin dont l'épouse, se réclamant publiquement du FPI, est venue saluer Laurent Gbagbo.


      Après une période d'affrontements ouverts avec le PDCI, l'armée et la police, comme àKorhogo ou à Bonoua, depuis la deuxième quinzaine de juillet d'étranges face-à-face entre le secrétaire général du FPI et les autorités précèdent les réunions· publiques qu'il anime, consacrant la forte représentativité de  son organisation.


      A Blolequin, le 20 août au matin, dans le bureau du sous-préfet qui, la veille, avait reçu chez lui, rideaux tirés, la délégation du FPI, le préfet de Guiglo, curieusement flanqué du ministre de la Production animale, Christophe Gboho, originaire de la sous-préfecture, assure les opposants de son désir que le meeting se passe bien. Léger rictus lorsque ceux-ci l'invitent à y assister.


      Le lendemain, calé dans un étroit bureau, le maire de Guiglo, Kéi Boguinard, Ministre d'Etat sans portefeuille, limite le rituel échange à quelques propos glacés : dur, dur pour lui le multipartisme! Les villageois, eux, y ont pris goût. Ceux de Zouan n'ont pas hésité à bloquer la route reliant Blolequin à

Guiglo pour demander au chef de file du FPI de saluer leur village.


      Sous un apatam, une vieille prêtresse l'attend, assise, uu coq blanc à la main .Un drap, également blanc; tèridu par terre; invite à la rencontre. La femme le bénit, l'enduit d'un peu de kaolin sec, frotte sa propre tête blanchie puis la sienne, formant des voeux.de longévité, l'embrasse et lui donne le coq. 


      Domobly, le village suivant, ne sera pas en reste. A Guiglo, au début de la réunion, les autorités traditionnelles remettent à Laurent Gbagbo kita (1) et coiffe, signifiant ainsi leur nouvelle « allégeance » politique.


La soif

de changement


      Partout, le désir de changement s'exprime, profond. A Guiglo comme à Blolequin, l'avenir des paysans planteurs, le code forestier, l'école, le conflit du Libéria si proche dont les populations du département partagent chaque jour les douloureuses conséquences sont les principaux thèmes d'interventions très directes et pédagogiques, souvent émaillées d'humour.


      Les cours du cafe et du cacao étant fixés à Londres ou Chicago, le FPI qui sent le pouvoir à sa portée ne promet pas la lune: Le planteur recevra 50 % du prix du marché mondiâl, l'aatre moitié

alimentant les caisses d'assurance maladie et de retraite pour les paysans.


      Eux qui ont été les artisans du miracle factice des années soixante-dix n'ont toujours pas aujourd'hui de protection sociale. Plus de quotas d'exportation pour quarante-cinq familles du pays,

mais des coopératives, trois ou quatre par régions, traiteront directement avec l'extérieur.


      Une semaine plus tard, la création d'un syndicat des planteurs à l'initiative de Sansan Kouao, grand planteur et secrétaire du FPI à Niéblé, non loin d'Abengourou, dans l'ancienne boucle du cacao, fera écho à celle d'un autre syndicat fondé en 1944 par un certain Houphouët-Boigny ...


      « L ·eau qui vient de la bouche de la grenouille est fraiche» (2). dit un instituteur de la section FPI de Toulepleu, sous-préfecture voisine de Blolcquin, remerciant ainsi les dirigeants de leur visite. Aussitôt, il exprime ses craintes devant les trucages des listes électorales, se plaint des menaces d'afîectations, des interdictions de réunions dans les lieux publics et du manque de moyens de

déplacement: « Le PDC! local, dit-il, dispose de trois véhicules et de six mobylettes alors que nous faisons les villages· à pied».  « Nous ne sommes pas des voleurs au FPI et ne nous demandez pas de vous donner les mêmes moyens que le PDCI », répond Sangaré Abou, secrétaire-adjoint du FPI, décidé à tenir un langage de vérité. « Le PDCI est fort de votre peur. Enlevez, vous-mêmes, la peur de vos têtes », encourage Laurent Gbagbo, avant le départ. Sous un ciel plombé qu'eflleurent les cimes des fromagers, les trois véhicules Je la délégation foncent vers Abidjan qu'il faut rejoindre avant la nuit, par écurité. Pas question de s'arrêter à Issia un maquis (3) « Tantie ... j'ai faim » où Jeux jours plus tôt, la tantie nous avait servi de l'agoutis en sauce et de copieues assiettes de riz, le tout arrosé de Fanta ou de Solibra.


      Elle, elle avait surtout soif de chanement et un peu bouleversée par l'arivée inopinée de tels clients, elle les avait serrés dans ses bras en murmuant : « Que Dieu vous protcge ... ».


Guy LABERTIT


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(1) Pagne traditionnel des chefs .

(2) Proverbe du pays guéré, dans l'extrème-ouest de la Côte-d'Ivoire.

(3) Appellation des rcstaufllf1ts populaires.