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9 février 2021, 09:23:50

TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN | 15 DÉCEMBRE 1990 | Par GUY LABERTIT

AFRIQUE: LE CINEMA SORT DU GHETTO

Un entretien avec IDRISSA OUEDIAOGO.
Avec «Tilaï », son troisième long métrage, le réalisateur burkinabé ldrissa Ouédraogo a remporté Je Grand prix du jury du dernier festival de Cannes. A l'occasion de la sortie du film en France, nous
publions l'entretien qu'il nous a accordé, il y a peu, à Ouagadougou.

AFRIQUE:  LE CINEMA SORT DU  GHETTO
  • Quels étaient vos objectifs à travers le tournage de ce film ?

- J'ai fait un film simplement pour moi-même, d'abord. Je fais du cinéma parce que j'aime le cinéma. Ensuite pour les autres, parce que je pense que c'est un produit commercial et un produit de communication, donc qui va forcément vers les autres. Mon objectif, est de parler aux autres de ma propre vision des choses, des êtres · et du monde. Dire ce que j'ai envie de dire, ce que je pense effectivement, même s'il est quelquefois difficile de tout dire ou de tout montrer, pour que l'émotion se dégage de ce que l'on montre, que les autres partagent cette émotion. Je pense :que c'est l'objectif de tout artiste.

  • Vous semblez bien réussir à cet égàrd puisque votre précédent film, «Yaalia» ,à connu un grand succès. Comment s'èst faite l'évolution entre ce film et «Tilaï » ?

- Ces films sont dilferents dans la thêmatique mais semblables · dans le décor. Ils sont tournés dans la même région.

  • Vous pouvez rappeler les thématiques?

- Yaaba est une histoire d'amitié, simplement. Tilaï est une histoire d'amour qui n'est pas platonique comme Yaaba. Dans Yaaba, un jeune garçon de douze ans était amoureux, si l'on peut dire, d'une vieille personne rejetée par tout un village, alors que dans Tilaï, c'est une histoire, d'homme, d'amour physique, de désir contrarié.


  • Ce soot des thèmes universels...

- Oui, mais il y a toujours la difficulté de communiquer avec J'autre dans la mesure où c'est l'Afrique, l'Africain. Et on dépasse difficilement ces notions d' Africain pour retomber simplement sur la notion d'art, de sentiment, d'image. Mais je crois que cela viendra parce que la culture, les cultures d'Afrique

ont été longtemps méprisées, mises de côté, ghèttoïsées. Il faut donc être patient car aujourd'hui , une ouverture s'opère en Europe et en Amérique et l'on ne peut pas brûler les étapes. Le fait qu'aujourd'hui les gens, même avec quelques zonés d'ombre dans la compréhension de , la pensée exacte d'un film, arrivent à vibrer, à aimer ces films, -montre que d'ici quelque temps cette ouverture sera globale et complète. Elle sera favorisée par le fait qu'à l'heure actuelle des · Européens comme Bertcilucci , ou Raymond  Depardon viennent tourner dans ces décors d'Afrique, très variés, très vastes, très secs et très riches quelquefois. Tout cela va contribuer à considérer l'Afrique et les décors africains comme des décors simplement ; les gens s'y habitueront, les dépasseront et verront seulement les messages, les pensées des films.


  • Ce qui est frappant, c'est que par rapport aux productions passées tournées en Afrique où l'on avait une image surfaite du paysage africain, les films de Sembene Ousmane, de Souleymane Cissé, les vôtres restituent une Afrique authentique, beaucoup moins bollywodienne ...

- Pour inoi, les décors sont importants mais sont nus par rapport au fait cinématographique, film que lui-même. Je crois que, depuis quelques années, le discours du cinéma en Afrique change. Les notions d'efficacité, de beauté sont de plus en plus intégrées, on ne se limite pas à un message théorique sur nos problèmes mais nous tenons également un discours cinématographique avec. ses

lois, ses codes qui se situent, je pense, à deux niveaux. Le premier est purement individuel, artistique, créateur, parce que, si nous sommes tous Africains, nous avons des sensibilités differentes, des éducations et des cultures differentes, même si, çà et là, des sensibilités

peuvent se croiser. Le second niveau est technique.


      Ce sont les lois nées du cinéma qui, elles, sont universelles, appartiennent à tous les peuples du monde, mais qui, malheureusement, nous sont venues tard en Afrique. Ça explique que nous

faisions du cinéma avec un mauvais son, et des images pas très belles... Mais cette vision hollywodienne dont vous parlez, nous pouvons, je crois, la maitriser, la dépasser.


      Nous aussi, nous tendons à quitter notre petit monde pour aller vers les autres, pour éclater, pour nous imposer par les moyens techniques, modernes, scientifiques . . Des dilferences peuvent

s'instituer dans la façon d'aborder les problèmes. Pas parce que l'on est américain, africain ou européen, mais parce que l'on a une pensée, parce que l'on est homme, être individuel dans sa pensée. C'est cela qui fait la différence du créateur. Si tout le monde arrive à se décomplexer pour restituer ainsi les choses, l'Afrique reconnaîtra qu'elle a beaucoup de retard technique. Nous dirons

alors: « Comblons-le ». Après quoi, notre cinéma va exister. Il reste tant de· potentialités, de décors vierges, qui constitueront un autre type de rêve et d'évasion de l'Occident et de l'Amérique

vers l'Afrique.



Guy LABERTIT